LMdO pousse les portes d’un atelier pas comme les autres. Au coeur des Marolles, Antoni Jassogne polit, ponce, sculpte, rabote, ciselle, colle, vernit, tamponne … et fait chanter. Luthier depuis une cinquantaine d’années, Antoni donne et redonne vie aux violons et autres violoncelles. Chez lui, rien ne se perd, tout se crée.
Que ce soit sous sa propre griffe (une soixantaine de violons à son actif) ou encore sous la houlette de ses illustres prédécesseurs, Antoni veille sur le son. Des instruments qu’il fera chanter ou rechanter pour le plus grand plaisir des mélomanes et des musiciens.
LMdO : Quel est votre parcours?
Antoni Jassogne : J’ai effectué ma formation dans les années 60 chez deux illustres maîtres-luthiers français et polonais, Franciszek Mardula et Jean Frédéric Schmitt. Le temps pour moi d’apprendre un métier qu’aucune école ne peut prétendre enseigner en intégralité. Nous passions de très longues journées dans les ateliers. seuls les programmes de sport à la télévision parvenaient à dévier mon maître polonais de son ouvrage, le temps pour moi de souffler un peu.
LMdO : C’est spécial le violon?
AJ : Un bon luthier ne doit pas se contenter d’imiter et de répéter et copier ce qu’il a observé ou ce qui lui a été enseigné. Il faut faire ses propres recherches et sortir du moule. La restauration exige évidemment beaucoup de respect de l’objet et de son créateur mais un luthier qui maîtrise son art doit imaginer ses propres instruments en y apportant quelques spécificités. On a en quelques sortes nos petits secrets de fabrication mais bien sûr, personne ne prétend révolutionner la discipline. En une cinquantaine d’années, j’ai du fabriquer un peu moins de 60 instruments. Ce ne sont pas des volumes impressionnants mais la production normale d’un artisan qui respecte les règles.
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Bonne vision.
jassogne
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LMdO : N’êtes-vous pas une sorte de gardien du temps ?
AJ : C’est certain que le rapport au temps n’est pas conforme à ce que notre société nous renvoie quotidiennement. Ouvrir un Guarnerius Del Gesu construit en 1744 a quelque chose de très spécial. J’ai été le luthier d’Arthur Grumiaux pendant 10 ans et j’ai eu la chance d’être à la fois son homme de confiance et le gardien d’un instrument rare et extraordinaire. Un objet de presque 300 ans qui travaille encore tous les jours, c’est effectivement un rapport au temps dont on n’a plus vraiment l’habitude. J’ai aussi ouvert un instrument datant de 1641 : un grand moment.
LMdO : Vous arrive-t-il d’imaginer le luthier qui ouvrira un de vos violons dans une centaine d’années ?
AJ : … rires … Peut-être y trouvera-t-il un brin d’histoire. Musicale j’espère mais peut-être aussi au sens littéral du terme. J’ai moi même parfois découvert des inscriptions à l’intérieur des violons qui permettaient notamment aux musiciens d’exprimer tout le mal qu’ils pensaient de l’occupant pendant la seconde guerre mondiale. C’est assez rare mais cela arrive. Plus sérieusement, nous avons pour habitude de laisser des traces de nos restaurations qui permettent à ceux qui interviennent sur les instruments de se faire une idée de ce qui a été entrepris, par qui et à quelle époque. On laisse donc régulièrement nos initiales et une date sur les pièces remplacées.
LMdO : Vous arrive-t-il de rendre vie à des instruments perdus pour la musique?
AJ : J’ai terminé la restauration d’un cello Benoît Boussu 1753-5 qui a duré pas moins de deux ans. Imaginez la scène. Il est tard le soir, le musicien se prépare à rentrer chez lui, fatigué de sa prestation. Le cello est au sol et l’artiste l’oublie jusqu’au moment où il écrase l’instrument en reculant sa voiture pour sortir du parking. Piqûre de rappel garantie! C’était évidemment très impressionnant et pour tout dire un peu désespéré. L’instrument a repris du service depuis lors, je l’ai entièrement restauré.
Les insectes sont aussi les ennemis des instruments et du bois. Il m’est arrivé de trouver des barres d’harmonie rongées jusqu’à l’âme par des colonies de vers à bois. Bien sûr, l’instrument ne sonne plus et il faut intervenir. Les arbres qui servent en lutherie doivent être coupés à date très précise (entre le 25 et le 26 décembre) au moment où la sève est au plus bas dans l’arbre. On évite ainsi les colonies de vers qui parfois mettent des années à venir à bout d’une pièce mais toujours au détriment de la qualité sonore de l’instrument. Le choix est donc primordiale et je choisis moi même mes arbres sur pied en me rendant sur place. J’en conserve certains depuis plus de 50 ans.
LMdO : Quel est le moment le plus émouvant pour un luthier?
AJ : …
Christiane Kooij, compagne d’ Antoni et luthier spécialisée dans la fabrication de nouveaux instruments : Antoni est trop modeste pour vous en parler, mais la magie s’opère souvent quand un musicien prend possession d’un instrument dans le magasin et commence à en jouer. Il suffit d’observer sa tête et de voir le temps qu’il y passe pour savoir si le but est atteint. Et franchement, on n’a pas à se plaindre …
Merci à Antoni et Christiane pour leur acceuil.


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